Interview

Carole Vann, pour le journal Le Temps (Suisse)

Au Cambodge, l'éducation de la femme obéit à un code strict. Dès sa puberté la jeune fille est arrosée quotidiennement de préceptes qui vont mouler ses moindres faits et gestes: être belle mais pudique, intelligente et enjouée mais soumise. Elle ne doit jamais contredire et, en aucun cas, elle ne doit se montrer insolente. Ses mouvements ne doivent être ni brusques ni amples. Sa démarche doit être inaudible, ses pas petits. Ses dents ne doivent pas apparaître lorsqu’elle sourit. Jamais, elle ne doit lever les yeux sur un homme, elle doit parler d’une voix douce et enfantine, un peu comme une petite fille. Et la liste continue...

Assise à une table du buffet de la gare de Lausanne, Kunthea Ken incarne le parfait résultat de ce scrupuleux modelage. L'air timide presque apeuré, elle se fait toute petite et discrète à côté de son mari belge qu’elle vient d’épouser. La voyant ainsi enfouie dans la grisaille vaudoise, on est à mille lieues d'imaginer cette créature capable de se métamorphoser en Ravana, le terrible démon qui enleva, dans l'épopée du Ramayana, la belle princesse Sita au prince Rama.

Pourtant quand Kunthea s'est redressée dans ce triste buffet, que ses yeux se sont faits méchants et malicieux à la fois, que son visage et son torse se sont emplis d’une puissance insoupçonnée, les trains ont alors oublié de passer, les aiguilles des horloges suisses ont failli rester stupéfaites. Seule Kunthea existait, ses mains tourbillonnaient, tandis que ses doigts se contorsionnaient à l'envers. Durant plus d'une heure, les géants, les dieux et les apsaras - danseuses célestes - ont surgi au milieu des tables et des chaises presque vides, pour redonner vie aux batailles et aux sagas de la mythologie hindoue.

Kunthea a été, pendant vingt ans, danseuse, puis professeur, dans le corps du ballet royal du Cambodge. Elle vient de le quitter pour se marier, mais continue d'enseigner en Europe la gestuelle et les symboles de cet art qui a connu son apothéose dans les temples d'Angkor au XIIe siècle, sous le règne de Jayavarman VII. Sa cour comptait pas moins de 3000 danseuses apsaras. Destinée à honorer les ancêtres royaux et les dieux hindous, cette danse sacrée ne franchissait, a l’époque, jamais l’enceinte royale. Elle est tombée dans l’oubli avec le déclin de l’empire angkorien à partir du XVe siècle. Grâce à la reine Kossomak, mère de l’actuel roi Norodom Sihanouk, le ballet royal a été revalorisé et s’est popularisé au début de ce siècle. Dans les années 1960, la princesse Bopha Devi, fille de Sihanouk, en était la danseuse étoile.

En fait, Kunthea fait partie de la toute première volée d'artistes qui s'est reconstituée au lendemain du génocide khmer rouge. "Depuis toute petite, je voyais les filles danser au Palais Royal quand il y avait des émissions à la télé, se souvient-elle. Je rêvais de faire comme elles, mais mon père essayait de m'en dissuader. Il me disait d'attendre encore, que les profs étaient très sévères, qu’ils nous tapaient... C’était avant le 17." A entendre: avant le 17 avril 1975, date de l’arrivée des Khmers Rouges a Phnom Penh. Cette année-la, Kunthea avait 8 ans, l’âge idéal pour entrer dans l’école du ballet royal.

Comme chez tous ceux qui ont traversé le règne des polpotistes, le récit de Kunthea est fragmenté, tout se mélange, des larmes coulent, elle se reprend, essaie de retrouver le fil de son histoire, saute à autre chose. Durant cette période, son père et ses deux frères sont emmenés. Sa mère se laisse mourir de chagrin. "Elle est morte une nuit, alors que je dormais enlacée à elle…" En plein récit, Kunthea se rappelle qu'elle est maintenant en Europe, elle s'excuse presque: "Chez nous, les enfants dorment enlacés à leur mère." La petite fille a mis plusieurs jours à comprendre que sa mère ne reviendrait plus jamais. Désormais, elle est orpheIine. "Sous Pol Pot, mes compagnes disaient que j'étais folle parce que, parfois, je me mettais a danser le ballet royal, toute seule dans les rizières, alors que c’était interdit." En 1979, le pays est libéré. L’école des beaux-arts s'ouvre immédiatement après. Kunthea est reçue à l'examen d'admission en dépit de son âge avancé. Elle a treize ans. "On dansait le matin et on étudiait l'après-midi. Au départ, c'était pour avoir un toit et à manger, avoue-t-elle sans fausse pudeur. J'étais orpheline, on était nourrir logé. Ce n'est que petit à petit que je me suis mise à vraiment aimer la danse, en devant m'y accrocher pour réussir."

C'est que les choses sont particulièrement difficiles pour l'adolescente. Dans la société khmère ultra- conservatrice, a laquelle n’échappe pas l’école des beaux-arts, les orphelins sont quelque peu méprisés. Car on n’est jamais assez sûr que leurs moeurs soient irréprochables. Mieux vaut donc, pour les enfants qui se veulent de bonne famille, les éviter.

Pour survivre, elle cherche à faire partie des meilleures et a se forger une réputation irréprochable. "Dès 1982, on a commence les tournées en Union soviétique, au Vietnam, au Laos, et après 1990, en Occident, raconte-t-eIle. Beaucoup d’artistes en ont profité pour s’enfuir. Mes profs étaient chaque fois sûres que je ne reviendrais pas. Mais, moi, je ne voulais pas qu’un seul mot de travers soit prononcé a mon sujet. On se serait sûrement demandé comment je faisais pour vivre...En plus, je n’arrivais pas a imaginer quitter mon pays.

Aujourd’hui, Kunthea est l’une des meilleures danseuses cambodgiennes. Elle est capable d’incarner tout le répertoire, masculin ou féminin. "Le plus difficile, c’est d’être un homme, explique-t-elle, prendre des attitudes, imiter son regard. Son visage se métamorphose tandis qu’elle roule des yeux. "On doit faire violence a notre éducation de femme, adopter des postures et des expressions qui nous sont contre nature." Mais, pour Kunthea, rien au monde n'égale les fois où elle devient une apsara, une des danseuses célestes gravées sur les temples d'Angkor. Son visage s'illumine: "Tout s'apaise en moi, les difficultés s'évanouissent, j'ai l'impression d'être purifiée, de ne plus appartenir à ce monde. Je me sens céleste."